Médaille d’Or dans la catégorie Design de Livre au European Design Award de Varsovie en 2019, lauréat de la sélection étudiante du Best Dutch Book Design 2018, et plus récemment auréolé du Prix du livre d’architecture remis par l’Académie d’Architecture en octobre 2019 (voir notre billet), le dernier livre de François Chaslin n’en finit pas d’être récompensé, en France comme à l’international.

Dans Rococo ou drôle d’oiseaux, publié aux Éditions Non Standard et modestement présenté par l’auteur comme un « divertissement », Chaslin revient tout en humour et poésie sur les récentes polémiques qui ont entouré la figure incontournable de Le Corbusier. Un résumé concis avertit le lecteur qu’il s’apprête à découvrir « L’affaire Le Corbusier vue par l’un de ses protagonistes, avec des considérations sur critique, plagiat, foutaise et délation » (1). Mais au-delà de l’amusement apparent et de la fable, la verve de Chaslin est aussi représentative d’une écriture de qualité en architecture, et son engagement sans doute emblématique d’une textualité propre à la discipline. Le texte peut d’ailleurs être compris tour à tour seul ou appuyé par les dessins de l’auteur, cachés entre les pages.

Mais que recherchent les membres des jurys des prix : le fond – le texte, l’horizon tropique, voire la qualité littéraire ? Ou bien la forme – le support physique, l’imprimé ponctué d’admirables dessins qui n’en finissent pas de nous émerveiller à mesure que l’on découpe le papier ?

Dans ce livre amplement primé, l’architecte-écrivain dépeint un univers disciplinaire peuplé de personnages hauts en couleurs, un petit monde où s’entrecroisent fiers coqs, corbeaux croâsseurs et coucous pillards. Pareil ouvrage se devait d’avoir un titre qui marque ; à « Prélude », François Chaslin a préféré « Drôles d’oiseaux », et pour cause : « Les libraires distraits ne le présenteraient pas à côté des vingt-quatre préludes de Chopin ni, pire encore, dans la rubrique architecture, cette discipline confidentielle reléguée dans un couloir obscur, près du cagibi des invendus » (2), en somme, « là où personne ne va jamais » (3). Les livres d’architecture paraissent mis à l’écart, en tout cas méconnus du grand public – personne ne semble lire les ouvrages rédigés par architectes ; tout au plus, sont-ils feuilletés.

Dans la vidéo de présentation de la publication, François Chaslin conseille non sans humour de ne pas lire son livre afin de pouvoir mieux en parler : « C’est une chose que j’ai découverte : on parle beaucoup mieux d’un livre si l’on ne l’a pas lu… c’est pourquoi on pourrait d’ailleurs inviter les gens à ne pas l’acheter et à ne pas le lire » (4). Pour aller plus loin, l’architecture n’aurait guère d’aura ni de sens sans le texte, comme le soulignait l’architecte et historien de l’architecture Jean-Louis Cohen lors de la remise de son doctorat honorifique à l’Université de Montréal, « L’écrit est déterminant pour la culture architecturale que constituent indissociablement les bâtiments et les livres imprimés, que ce soit des architectes ou des critiques » (5).

Aux yeux de François Chaslin, Rococo en tant que livre imprimé reste « un bel objet, mais pas un beau livre ; je n’aime pas tellement l’idée de beau livre, ni de livre-objet – ajoute l’auteur – c’est un sujet, c’est un livre qui a une personnalité » (6). Alors qu’il était réticent à l’idée d’ajouter les dessins d’oiseaux, susceptibles de venir commenter le texte et y injecter d’éventuelles ironies, Chaslin a finalement accepté l’idée de son éditrice en cachant les images dans les plis du livre : « On peut lire le texte sans jamais rencontrer un oiseau » (7).

Dès lors, reposons la question : Que valorisent les jurés des prix attribués à Rococo : les mots ou l’audace de la mise en page (8) ? Nous avions constaté, dans une précédente réflexion sur les Prix du Livre de l’Académie d’Architecture que c’est la dimension littéraire de l’ouvrage qui était visée, le jury ayant apprécié sa « forme littéraire, originale et humoristique » (10). Mais les intitulés des deux autres prix remportés par Rococo nous laissent présager que le « design » du livre est sans doute l’élément qui prévaut sur la textualité. Cette intuition serait confirmée par les critères annoncés du Best Dutch Book Design 2018 (notons qu’il s’agissait de la sélection étudiante) : « les 295 entrées ont été évaluées pour leurs qualités distinctives par un panel d’experts à la recherche d’un travail exceptionnel dans des aspects tels que le contenu, la conception, l’édition d’images, la typographie, le choix des matériaux, l’impression et la reliure » (10).

Finalement, en ce qui concerne le prix octroyé par le European Design Award de Varsovie en 2019, les critères s’attachent à trois domaines du visuel : « 1 – La qualité de conception, y compris d’utilisation d’images, de typographie ; 2 – La créativité, l’originalité et la qualité artistique ; 3 – La pertinence, la mesure dans laquelle le design répond à l’objectif spécifique pour lequel il a été conçu » (11). La qualité littéraire du livre de Chaslin serait secondaire à l’image et la composition. Constat qui fait écho aux observations de Pierre Chabard et Marilena Kourniati dans leur ouvrage Raisons d’écrire : « (…) du point de vue de la forme matérielle, les livres d’architectes privilégient l’articulation entre texte et images, entre discours et parcours ; du point de vue de la lecture, ils sont souvent moins lus que consultés, parcourus dans leur récit visuel. (…) En effet, plus qu’écrire des livres, les architectes savent fabriquer des objets éditoriaux hybrides qui ont la faculté de se transformer pour s’ajuster à des conditions perpétuellement changeantes » (12).

En octobre 2019, à l’occasion des Journées Nationales de l’Architecture, l’Académie d’Architecture annonçait l’ouvrage lauréat de sa 25ème édition du Prix du Livre, et le 1er gagnant du Prix du Livre pour la jeunesse. Le Prix du Livre de l’Académie est annuel, et récompense les ouvrages d’architecture de qualité parus l’année précédente, de mai à mai.

La distinction a été créée en 1994 par l’Académie d’Architecture, sur une idée de Catherine Seyler et par Gérard Granval, qui a présidé l’institution jusqu’en 2018. En réaction au constat que la culture architecturale est trop méconnue en France malgré les tentatives de sensibilisation déployées par les institutions culturelles, la mission de ce prix est de faire connaître l’architecture en présentant des ouvrages de la discipline, quelle que soit la nature de l’écriture proposée : « L’objectif du Prix du Livre d’architecture est de valoriser toute forme de culture architecturale, qu’elle soit savante, fictionnelle, critique, sensible ou littéraire, voire engagée sur les grandes causes de l’espace architectural et urbain » (1).

Le livre est dès lors considéré comme le moyen privilégié de susciter un intérêt, un désir d’architecture, à tous les âges de la vie. À travers la mise en place du Prix du livre pour la jeunesse, la sensibilisation s’étend désormais aux plus petits. Des profils variés sont invités à participer. À en juger par cette seule condition voulant que le texte lauréat du prix offre un nouveau regard sur la discipline ou qu’il y contribue… et qu’il soit de qualité, on se prend à imaginer que les critères du concours et les rapports du jury sont de nature à informer une compréhension de la nature de l’écriture de qualité en architecture, voire de son éventuel caractère littéraire (2).

Tandis que le Prix du Livre d’architecture du Deutsches Architekturmuseum (DAM) s’appuie chaque année sur la conception du livre, la qualité de ses matériaux et de sa finition, ainsi que son niveau d’innovation pour porter un jugement (voir notre billet), le Prix du Livre de l’Académie se risque à une définition de la qualité en matière d’écriture architecturale. Le critère premier consisterait à « distinguer un ouvrage porteur d’un élan, d’une question, d’un savoir, un écrit porteur de sens au regard de l’architecture, vis-à-vis de l’histoire comme vis-à-vis de l’actualité » (3).

Dans cette même note sur les Prix du Livre d’architecture, l’organisme s’empresse d’ajouter d’autres critères, jugés plus précis : le thème et le travail d’auteur sont valorisés, bien que quelques exceptions puissent être recensées. L’écriture doit être claire, accessible et rigoureuse. L’ouvrage doit intéresser un public large et être facilement transmissible. L’édition – ou l’argument de la collection de l’ouvrage – doit être de qualité, et la lecture doit être confortable. Enfin, le critère qui concerne le Livre pour la jeunesse est situé à la fin de la même liste, et vise la qualité des illustrations, du graphisme et de la maquette (4).

Le jury se compose chaque année d’une douzaine de membres d’horizons divers. L’édition 2019 a rassemblé 13 personnalités. Les délibérations ont eu lieu le 7 octobre, hors des locaux de l’Académie, au Centre d’architecture et d’urbanisme de Lille. Ce déplacement le temps d’une session de jugement a été l’occasion pour les différents acteurs de la scène architecturale de se rencontrer. La Direction Régionale des Affaires Culturelles, la Ville de Lille, les Écoles Nationales Supérieures d’Architecture, les Conseils d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement, l’Atelier Ville, Architecture, Paysage, ainsi que les architectes correspondants de l’Académie d’Architecture dans les Hauts de France ont ainsi pu participer à la prise de décision.

Les deux prix de l’Académie ont été remis par le Ministre de la Culture, en présence du Président de l’Académie d’architecture, le 18 octobre 2019 à la Cité de l’architecture et du patrimoine de Paris. Le Prix d’architecture pour la jeunesse a recueilli 73 propositions pour son premier volet. Notons que toutes les maisons d’éditions représentées étaient françaises, et que la thématique du monde était particulièrement représentée (le mot apparaît dans 3 titres nominés sur 5). C’est l’ouvrage Habiter le monde (Éditions de La Martinière) d’Anne Jonas et Lou Rihn qui a remporté le prix pour les illustrations présentées, ainsi que « pour l’intelligence de ses textes adaptés à la jeunesse, clairs et instructifs et reliant l’architecture et les villes dans le monde à la diversité de leurs cultures » (5).

À noter qu’un Prix spécial a été attribué par le jury à Benjamin Mouton pour Sens et Renaissance du patrimoine architectural (Éditions des Cendres, Cité de l’architecture et du Patrimoine – organisme et lieu de la remise du prix), saluant « une entreprise dont on voudrait qu’elle fasse école : la publication de trente années d’enseignement sur le patrimoine » (6). L’unique Prix du livre a quant à lui récompensé l’ouvrage Rococo (Éditions Non-Standard) de François Chaslin en raison de sa « forme littéraire, originale et humoristique » qui « brosse, à travers son prisme personnel un portrait de l’environnement médiatique qui s’est enflammé autour de Le Corbusier » (7).

La valorisation par un jury de prix d’excellence du caractère littéraire d’un texte d’architecture ne garantit cependant pas qu’un livre ayant reçu un prix en littérature architecturale pourrait recevoir un prix littéraire. L’écrit architectural possède un statut ambigu, comme le soulignent Emmanuel Rubio et Yannis Tsiomis dans l’introduction de l’ouvrage L’architecte à la plume : « (…) relevant par trop de spécialisation pour ceux-ci, y échappant par trop souvent pour ceux-là… Peut-être d’ailleurs cette ambiguïté tient-elle à son origine-même. D’une certaine manière, l’écriture de l’architecte occupe toujours une place seconde : bien souvent elle accompagne le bâtiment, l’image ; à tout le moins, elle semble trouver sa légitimité dans cette autre activité – fondatrice – qui la précède et la dépasse » (8). Cette écriture qui comprend l’architecture, pour paraphraser nos deux auteurs, ne relèverait-elle pas d’une textualité de l’architecture – par comparaison avec la matérialité de l’architecture – plutôt que d’une littérature ?

Lucie Palombi

Depuis la mise en place du DAM Architectural Book Award en 2008, 110 livres ont été primés : autant d’ouvrages qui constitueraient potentiellement une bibliothèque de l’excellence contemporaine en architecture. On entend pourtant peu de réactions, voire de polémiques suscitées par ces célébrations de l’écriture en architecture.

Le mois d’octobre est marqué par la Foire du Livre de Francfort, où sont présentés les ouvrages gagnants de l’un des quatre grands prix uniquement dédiés au livre d’architecture. Un jury sélectionne les propositions en fonction de critères de fond et de forme : « de la conception, de l’idée, de la qualité des matériaux et de la finition, du niveau d’innovation et du respect des délais » (1). Distinction strictement honorifique, le prix attribué par le musée d’architecture allemand n’implique pas de récompense financière mais, selon ses organisateurs, il « suscite de plus en plus de réactions »(2) et, en cette période de concurrence croissante des nouveaux médiums de communication, les ouvrages qui traitent d’architecture resteraient un support de référence (2).

Tous les livres d’architecture comportant un ISBN et publiés entre juin 2018 et août 2019 étaient éligibles à concourir : les ouvrages édités à des fins de publicité n’étant pas considérés, pas plus que les revues et publications en ligne. Les livres reçus par le DAM doivent correspondre à l’une de ces catégories : monographie d’un architecte ou d’une agence, ouvrage de théorie en architecture, monographie d’un bâtiment, livre illustré, documentaire, histoire (contemporaine), livre destiné aux enfants, architecture du paysage, manuel scolaire, science des matériaux, urbanisme, et enfin « sujet spécial » – sans davantage de précisions.

Lorsqu’un ouvrage est lauréat, son expéditeur – la personne de la maison d’édition en charge du dossier – donne son accord pour que le livre primé soit présenté au kiosque du DAM à la Foire du livre de Francfort ainsi qu’à d’autres foires du livre dans le monde entier par l’intermédiaire de cette même organisation. Il s’engage aussi à autoriser la publication de la couverture et d’extraits du livre – plusieurs double-pages contenant du texte et des illustrations – sur le site internet de DAM. En vue d’exposer les livres primés à la Foire du livre de Francfort ainsi que sur les stands collectifs allemands et internationaux de la foire, entre six et dix exemplaires supplémentaires doivent être mis gratuitement à disposition du DAM par les éditeurs.

Le jury d’experts externes de cette édition 2019 était composé de six membres représentatifs de plusieurs disciplines et métiers du livre : Hendrik Hellige (Foire du livre de Francfort), Michael Kraus (maison d’édition M Books Verlag), Friederike von Rauch (photographe), Florian Schlüter (architecte et membre du conseil d’administration de la Société des amis du DAM), Adeline Seidel (journaliste) et David Voss (designer). Les jurés internes, au nombre de quatre, renforcent cette mainmise du musée sur le prix : Peter Cachola Schmal (directeur du DAM), Annette Becker (conservatrice au DAM), Oliver Elser (conservateur au DAM), Christina Budde (conservatrice au DAM) – soit un jury total, interne et externe, d’un effectif pair de dix membres dont cinq reliés au musée allemand.

L’appel a été suivi par une centaine d’éditeurs de livres d’architecture du monde entier. Au total, 227 propositions ont été jugées afin de désigner 10 ouvrages lauréats. Dans le communiqué de presse paru fin septembre (3), ce ne sont pourtant pas les noms des auteurs, mais ceux des éditeurs et de la ville associée qui sont mis en évidence. Bien que la compétition soit internationale et ouverte aux livres en anglais, les éditeurs suisses sont les plus représentés (4 sur 10), suivis des éditeurs allemands (3 sur 10), des éditeurs belges (2 sur 10) et des éditeurs russes (1 sur 10). La moitié des livres primés possèdent un titre en anglais. La bibliothèque de l’excellence 2019 du Prix DAM est donc constituée des ouvrages suivants :

– Architektur der 1950er bis 1970er Jahre im Ruhrgebiet. Als die Zukunft gebaut wurde / Kettler, Dortmund (Allemagne)

– Baku. Oil and urbanism / Park Books, Zürich (Suisse)

– Bovenbouw Architectuur. Living the Exotic Everyday / Flanders Architecture Institute, Antwerpen (Belgique)

– Die Welt der Giedions. Sigfried Giedion und Carola Giedion-Welcker im Dialog  / Scheidegger & Spiess, Zürich (Suisse)

– Léon Stynen. A Life of Architecture 1899-1990 / Flanders Architecture Institute, Antwerpen (Belgique)

– Lochergut – Ein Portrait / Quart Verlag, Luzern (Suisse)

– Theodor & Otto Froebel. Gartenkultur in Zürich im 19. Jahrhundert / gta Verlag, Zürich (Suisse)

– The Object of Zionism. The Architecture of Israel / Spector Books, Leipzig (Allemagne)

– Vom Baustoff zum Bauprodukt. Ausbaumaterialien in der Schweiz 1950-1970 / Hirmer Verlag, München (Allemagne)

– Veneč. Welcome to the Ideal / Gluschenkoizdat, Moskau (Russie)

Les prix dédiés à l’écrit d’architecture prolifèrent, à l’image des prix littéraires. Outre les prix du DAM Architectural Book Award, le célèbre Alice Davies Hitchcock Book Award (depuis 1945 – anglophone) ainsi que le Prix du Livre de l’Académie d’Architecture (1996 – francophone) et le Grand Prix du Livre de la ville de Briey (1994 – francophone) confirment que l’on ne célèbre pas que les édifices de qualité en architecture : l’écriture se réserve une place de choix. L’essor de cette « économie du prestige » correspondrait aux observations de James F. English, à une exception près : les prix dédiés aux livres d’architecture ne semblent pas encore connaître ces polémiques et ces « cultes du scandale » qui renforcent la médiatisation des prix littéraires (4).

Lucie Palombi

Notes :

  • (1)  Voir www.dam-online.de (page consultée le 10 octobre 2019)
  • (2) Voir www.dam-online.de (page consultée le 10 octobre 2019)
  • (3) Voir www.dam-online.de (page consultée le 10 octobre 2019)
  • (4) English, James F., The Economy of Prestige. Prizes, Awards and the Circulation of Cultural Value, Harvard University Press, 2005. p.192 : « Every new prize is always already scandalous. The question is simply whether it will attract enough attention for this latent scandalousness to become manifest in the public sphere ».